De la haute joaillerie à la bijouterie fantaisie en passant par les prises de positions du bijou contemporain, le secteur de la bijouterie, qu’il relève des métiers d’art, de l’art ou du design, a trouvé son ferment dans les innovations et la créativité.
Porté par le corps, le bijou participe de l’apparence physique que les hommes se donnent depuis la Préhistoire comme le vêtement ou la coiffure. Indicateur social traduisant un état, un statut, une appartenance à un groupe et la façon de s’y intégrer, le bijou marque par exemple l’adhésion ou le rejet de valeurs.
Le bijou est un objet complexe dont l’étude comporte plusieurs enjeux. Il a été produit sur tous les continents par des cultures extrêmement variées et est apparu en même temps que les premières formes connues d’art pariétal et mobilier ou un peu avant elles. Comme elles, il est l’une des premières manifestations de préoccupations divergeant de la simple survie et participe de ce fait à la connaissance de l’homme et de ses origines.
Une autre orientation concerne les modifications que le bijou apporte aussi bien au corps qu’au regard porté sur le corps, en fonction de sa parure ou de son absence de parure. C’est par exemple ce que souligne Yvette Taborin à propos de la parure paléolithique : « On ne porte pas n’importe quoi, on porte ce qui est accepté dans son groupe ! Cette restriction est fondamentale car elle induit l’idée d’un contrôle de la société sur la parure. Ce contrôle réglemente le pouvoir que celle-ci exerce sur les individus qui la composent. Pouvoir d’une force inouïe puisqu’il impose une vision de l’un sur l’autre. Une personne parée n’est pas identique à elle-même non parée. Elle projette un aspect de soi qu’elle veut souligner. Le message reçu est compris sans parole et en retour le comportement de l’autre à son égard est modifié de façon inconsciente. »
Cet objet, quand il est considéré comme ajouté au corps, permet de questionner la notion de « superflu », comme le fait aussi d’ailleurs Simmel au cours de son analyse de la parure ou à la manière de Joan Rivière qui associe le superflu, la « mascarade » (bijou, maquillage), à la féminité dans une perspective assez récente. Ces notions d’ajout et de superflu du bijou conduisent également à interroger cet objet en tant qu’ornement –dont la nature ne cesse de prêter à discussion : est-il superfétatoire, excédent de la structure, ou au contraire une part constitutive et originaire, essentielle ?
Le bijou est aussi un objet issu d’une création, d’une fabrication. De là se pose de nouveau la question de son statut comme celui de ses acteurs. En tant que produit, résultat d’un savoir-faire, il tend également à soulever des interrogations relatives à ses matériaux, ses techniques de fabrication, aux conditions historiques et socio-économiques de sa production, à sa valeur marchande, aux circuits économiques de sa diffusion par exemple.
Mais cet objet ouvre la problématique du rapport entre le réel et les représentations imaginaires qu’il véhicule et notamment la charge affective que lui accorde son porteur et les personnes qui entrent en relation avec lui, quelle que soit sa valeur économique et sociale. D’ailleurs la valeur intrinsèque du bijou stimule également la réflexion : peut-on d’emblée le qualifier de précieux (d’un point de vue économique, social, et/ou affectif) ou de futile (quand il est conçu comme ornement superflu) ? De là le bijou ouvre aussi des perspectives de recherche et de réflexion sur le fétiche, la possession, comme le rapport entre l’être et l’avoir…
Le bijou est un objet social à plusieurs titres. En tant qu’indicateur social (déjà mentionné à propos du corps), il affirme un lien ou une rupture entre des personnes d’un même groupe : au travers d’une égalité ou d’une hiérarchie, d’une discrimination, d’une distinction par exemple… Ce lien peut aussi être d’ordre politique ou économique entre autres. Il peut en outre être d’ordre affectif, surtout si le bijou est donné par ou à un proche. Cet objet est susceptible de matérialiser un sentiment, le souvenir d’un événement ou d’une personne chère, très évidemment représenté par la catégorie du bijou appelée « sentimental » ou les anneaux de mariage notamment. Le bijou se prête ainsi à une exploration autant psychologique que sociologique du rapport que son porteur établit avec lui.
Souvent arboré ou offert à des occasions particulières comme cadeaux (anniversaire, saint valentin, fêtes des mères) , le bijou est dans beaucoup de cas associé à des rites qui rythment la vie. Le cadre social guide les acteurs ayant affaire au bijou dans des actions où prend place son port, son don ou sa circulation.
Ainsi le bijou soulève des questionnements dans des champs aussi vastes que l’anthropologie, l’ethnologie, la psychanalyse, la sociologie, l’histoire, l’archéologie, l’histoire de l’art, l’esthétique, la philosophie, ou l’économie, la gemmologie, la linguistique, le droit pour ne citer qu’eux…
Bien des chercheurs de différentes disciplines ont d’ailleurs abordé le bijou qu’ils ont croisé au cours de leurs recherches et sur lequel ils ont réuni des données très précises. Ces savoirs mériteraient d’être rassemblés, partagés et confrontés, d’autant qu’une réflexion globale sur le bijou manque encore car les spécialistes de cet objet sont peu nombreux en France. Dans notre pays, le milieu scientifique a consacré peu de rencontres uniquement dédiées au bijou. Les colloques scientifiques ont en effet surtout traité d’une période donnée, d’un matériau, une structure sociale, où le bijou n’était pas nécessairement le point d’étude central. La plupart des colloques sur cet objet ont souvent été organisés par des institutions exposant du bijou (musées, galeries) et par des « acteurs » du bijou : créateurs ou marchands.
Le bijou mériterait donc d’être plus amplement analysé dans le milieu scientifique. Cet objet semble subir une discrète dépréciation dans notre société, en particulier de la part des institutions autres que celles qui l’exposent –alors que les personnes qui en portent tous les jours sont nombreuses : il suffit de penser à l’alliance par exemple. Ce qu’écrit Jean Wirth à propos du vêtement pourrait concerner tout autant le bijou : « (…) l’histoire du vêtement –à plus forte raison celle des autres formes de la parure- est une discipline encore mal institutionnalisée malgré des progrès récents, un petit peu comme l’était l’histoire de l’art au XIXe siècle. Elle ne forme pas une section dans les facultés universitaires et se loge où elle peut. Elle est donc à la fois mal intégrée intellectuellement et institutionnellement. »
La qualification du bijou « d’objet d’art » ou « d’art décoratif » montre bien qu’il n’est pas placé au même niveau que la peinture ou la sculpture. Sans doute la vieille hiérarchie entre arts libéraux et arts mécaniques, mués ensuite en arts majeurs et mineurs, y a-t-elle laissé quelques traces… Il se peut aussi que la valeur de « superflu » qu’on accorde parfois au bijou, sa frivolité, ou sa « gratuité » pourtant bien onéreuse dans certains cas, y contribuent, ne serait-ce déjà que dans son étymologie supposée liée au jeu, à la joie et au plaisir.
La journée d’études que nous proposons sur « le bijou, ses fonctions et ses usages » de la Préhistoire à nos jours ne prétend pas combler le manque qui vient d’être évoqué. Elle vise à rassembler des chercheurs qui s’intéressent au bijou, diffuser et confronter les savoirs spécifiques et les différentes approches, peut-être entamer une réflexion plus globale.
Entre la Préhistoire et le XXIe siècle, cet objet est particulièrement multiple. Il change énormément et non seulement sa nature est complexe, mais la combinaison de divers usages et fonctions le rend encore plus insaisissable.
Le bijou doit d’abord répondre à une ou des fonction(s) originaire(s) sans lesquelles il ne serait pas. Dès sa conception –à l’état d’idée- par celui qui désire son existence (le fabricant ou une autre personne), les fonctions qu’on lui attribue peuvent être multiples. A l’instant où sa réalisation est soumise à un fabricant ou voulue par ce dernier, plusieurs fonctions (et usages) du bijou en devenir peuvent aussi le travailler. Le bijou peut être en effet le gagne-pain du fabricant, mais également constituer pour lui un investissement personnel autour de son invention et de sa créativité, du prestige qu’il pourra en tirer, de sa rentabilité avec un moindre effort, de la manière dont il s’acquitte d’une commande ou réagit aux exigences d’un marché… Mais existe-t-il réellement des fonctions et usages initiaux, puisqu’ils peuvent être multiples dès la conception du bijou ? Comment se combinent-ils les uns aux autres ?
Une fois terminé, le bijou peut être utilisé pour satisfaire aux fonctions pour lesquelles il a été fabriqué, sa raison d’être. Elles peuvent être d’ordre esthétique ou ornemental, et/ou social, économique, symbolique, affectif, pratique… Ensuite, d’autres fonctions et usages non prévus au départ peuvent aussi travailler le même objet, contribuant à sa complexité. L’imbrication ainsi créée est susceptible de continuer à se complexifier jusqu’à la destruction du bijou ou à sa perte –autres usages potentiels du bijou.
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